Philippe Meirieu

mardi 24 mars 2020
par  snu31
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Ecole à la maison : « Je crains que certains enfants culpabilisent et que d’autres décrochent »

Philippe Meirieu, professeur émérite en sciences de l’éducation à l’université Lumière-Lyon II, s’inquiète des inégalités scolaires, qui vont encore s’aggraver avec cette crise sanitaire.

Le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, répète que « le confinement, ce n’est pas des vacances ». Qu’en pensez-vous ?

Depuis le début de la crise, les enseignants sont sur le pont. Il y a une mobilisation extraordinaire. Mais peut-être, parfois, avec un excès de zèle. Des emplois du temps très chargés, trop de devoirs, et déjà des contrôles notés… Je crains que certains enfants n’explosent ou ne culpabilisent, pendant que d’autres décrochent. Je comprends bien que les professeurs agissent sous pression. Du ministre, qui les pousse en permanence à justifier qu’ils travaillent, et de certains parents, qui s’inquiètent excessivement et en demandent toujours plus. Tout cela peut conduire à une vision étriquée de la continuité pédagogique, réduite à une distribution d’exercices et de devoirs individuels, sans véritable implication intellectuelle. Pour moi, la pédagogie, c’est aussi mettre les élèves en recherche, susciter leurs initiatives et créer des échanges féconds entre eux.

Que proposez-vous ?

De l’apaisement d’abord ! Cette période est très stressante. Il faut faire attention à ne pas ajouter des conflits familiaux. Quand les professeurs sont au rendez-vous, les parents qui le peuvent doivent créer l’environnement matériel et psychologique le plus favorable au travail. Certes, ils ne doivent pas s’improviser enseignants eux-mêmes, au risque de placer l’enfant face à des injonctions contradictoires, mais ils peuvent l’aider à s’organiser, à identifier l’essentiel et à se centrer sur ce qu’il faut avoir vraiment compris. Et puis, de leur côté, ils peuvent surtout organiser des tas d’activités éducatives : cuisiner, bricoler ou dessiner. Ils peuvent aussi demander à leur enfant de raconter sa BD ou son livre favoris ou même de les initier à un jeu vidéo. Ils peuvent regarder des émissions avec lui et en discuter après. Ils peuvent l’inciter à écrire un journal de bord, des lettres, des poèmes ou des critiques de films. Et même le pousser à échanger ces écrits avec ses copains.

Certaines familles, notamment les plus défavorisées, sont déjà coupées de l’école…

Le vrai défi est là : faire tout ce qui est possible pour maintenir le contact avec le plus grand nombre possible d’élèves, de manière régulière et collective, mais aussi en s’adaptant au mieux aux besoins de chacun. C’est difficile, surtout pour les enfants des familles les plus défavorisées, celles qui n’ont pas accès au numérique, mais aussi, plus largement, pour celles qui ne parviennent pas à accompagner la réussite de leurs enfants. Nous avons du retard en France dans ce domaine car notre école s’est construite dans la méfiance vis-à-vis des parents qui incarnaient l’héritage des privilèges contre l’égalité des chances. Nous avons voulu construire une école égalitaire en donnant à tous nos enfants les mêmes conditions de scolarité. Mais nous savons aujourd’hui que l’indifférence aux différences accroît les inégalités. Bien avant cette crise, toutes les recherches avaient montré que le renvoi du travail à la maison était très inégalitaire. Aujourd’hui, le retour forcé de l’école à la maison risque de les faire exploser. Etre confiné à cinq dans un petit appartement ou travailler tranquillement dans une maison à la campagne avec des parents disponibles et une bibliothèque, cela n’a rien à voir ! Cette crise réinterroge l’école sur un point essentiel : comment donner vraiment en tout temps plus, et surtout mieux, à ceux qui ont moins ?

Le ministre a évoqué l’idée d’une semaine de rattrapage fin août pour les élèves les plus fragiles.

Pourquoi pas. Mais je préférerais une « semaine de préparation », en intégrant un travail sur l’expression orale et écrite, la recherche documentaire, la coopération entre élèves, et des ateliers pour savoir apprendre une leçon, réviser un contrôle ou préparer un exposé, etc. C’est cela, autant que la connaissance des différentes composantes du programme, qui permettra de lutter contre les inégalités scolaires. Pour lutter contre l’injustice en matière éducative, il ne faut pas seulement distribuer des cours supplémentaires, il faut faire de la pédagogie

Article Libération - 23 mars 2020 - Marie Piquemal à retrouver ICI


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